Cogitations agri-culturelles

Nous publions ici des réflexions de membres de nos collectifs parce que nous sommes convaincus qu’il n’y pas d’actions sans réflexions et de pratique sans théorie, parce que nous savons que penser c’est agir, parce que les mots, les concepts et les savoirs peuvent nous aider à nous frayer un chemin commun dans le tumulte des hésitations et des incertitudes de la période que nous vivons.

Les propos contenues dans cette rubrique sont entièrement libres et engagent leur auteur. Toutes les photos qui illustrent cette rubrique sont de Jessica Vuillaume.

Dans les filets de Linky

Malgré le silence et le mépris des médias, une vaste controverse et de nombreux conflits entourent actuellement le remplacement des 35 millions de compteurs électriques en service par de nouveaux compteurs dit « communicants » ou « intelligents », appelés Linky. Les compteurs « communicants » sont des dispositifs disposant de technologies dites AMR (Automated Meter Reading) qui mesurent de manière détaillée et précise, et éventuellement en temps réel, la consommation d’électricité, d’eau ou de gaz. Malgré l’aspect apparemment secondaire ou technique de cette question qui n’intéresserait que les spécialistes, il s’agit en réalité d’un enjeu central pour tous les citoyens, car ces compteurs dessinent les infrastructures de l’avenir, ils mettent en place des réseaux qui vont déterminer nos modes de vie et nos rapports au monde. Des communes délibèrent d’ailleurs contre leur installation, des collectifs se constituent, et des individus rejettent cette technologie comme nuisible, coûteuse, liberticide, anti-écologique, déshumanisante, mais aussi néfaste pour la santé du fait des ondes de plus en plus reconnues comme cancérigènes. En Côté d’Or un collectif anti-linky 21 s’est ainsi créé à la fin de l’année 2016 pour informer les citoyens et résister au déploiement de ces infrastructures dans l’agglomération dijonnaise. La pose de ces nouveaux compteurs est prévue pour 2018 dans les campagnes de l’Ouche et de l’Auxois. Face à ces citoyens qui refusent d’être pollués et fliqués, l’État et Enidis (ancien ERDF) engagent une vaste propagande pour contrer les critiques et rassurer l’opinion, alors que les installateurs sous-traitants – payés au nombre d’équipements installés – font pression sur la population: ces nouveaux compteurs « intelligents » seraient bons pour l’emploi, pour la planète et pour votre portefeuille ! Ce... lire plus

Pourquoi faut-il (vraiment) sortir du consumerisme ?

Sortir du productivisme agricole, cela semble acquis dans les milieux qui défendent une agriculture paysanne et biologique. Mais se maintient obstinément l’idée qu’il serait possible d’engager cette transition agricole et alimentaire sans sortir en même temps et avec la même conviction du consumérisme et de sa culture. Ainsi, je reste toujours très étonné de constater que même dans les milieux dits alternatifs règne une tolérance un peu naïve pour l’étiquette de consommateur. Un voile de fumée empêche encore de reconnaître le caractère cohérent et imbriqué du productivisme et du consumérisme. Un voile de fumée qui prend notamment la forme d’une tentative de sauvetage permanent de la figure sociale du consommateur en lui adossant de nouvelles vertus, consommateur responsable, consommateur éthique ou encore, grand moment poétique, consom’acteurs. A mon avis, ce sauvetage est vain pour au moins trois raisons : – l’idéologie de la consommation a accompagné la longue histoire de soumission de tout ce qui fait la richesse et la profondeur d’une existence humaine à la seule logique de la marchandise. La consommation, c’est le règne des marchandises au détriment de l’usage. Pour le sociologue Zigmunt Bauman, la société de consommation c’est la « colonisation du réseau des relations humaines par les visions du monde et les motifs de comportement inspirés par et modelés sur les Bourses de marchandises ». Pour Bauman, « La remarchandisation constante est à la marchandise, et donc au consommateur, ce que le métabolisme est aux organismes vivants” »[1]. – la réduction du citoyen au consommateur est l’une des armes les plus puissantes pour maintenir et renforcer le corporatisme agricole [2] et dé-ligitimer notre pouvoir d’agir sur le système agricole et alimentaire. La consommation,... lire plus

Du système aux rhizomes …

S’exprime souvent le besoin, dans les milieux scientifiques comme dans les milieux militants, de sortir d’une pensée mécaniste-réductionniste pour s’engager résolument vers une pensée systémique et/ou intégrative. Si je comprend l’intention et perçois le malaise qui sous-entend un tel appel – le malaise de constater l’hégémonie d’une pensée trop petite pour embrasser la beauté du monde – je n’en reste pas moins sceptique tant les concepts de système et d’intégration sont ambiguës. Lorsque l’on revendique une pensée systémique ou intégrative, que fait- on? Est-ce notre raisonnement, notre «style de pensée» qui est systémique ou intégratif ? Alors nous nous situons au niveau épistémologique. Ou est-ce le calque d’un monde que l’on croit (veut) être organisé en système et intégré ? Alors nous nous situons au niveau ontologique. Calquer un style de pensée (une épistémologie) sur une certaine représentation du monde (une ontologie) est, me semble-t-il, un manque de prudence méthodologique. Croire que nos pensées (nos connaissances, nos savoirs, nos constructions théoriques, …) peuvent refléter le monde (le Réel) relève d’un optimisme positiviste que les systémistes partagent avec les réductionnistes. L’écosophie ou la jonction conceptuelle pour penser le vivant-et-son-milieu Pour sortir des apories d’une pensée-système qui enferme, réduit et totalise, une pensée-système qui calque (force) un schéma théorique (le système, avec ses input, ses output, ses boucles de rétro-action, …) sur des pratiques, nous nous sommes tournés vers une autre tentative pour penser le monde qui fut celle de Felix Guattari, compagnon de route de Gilles Deleuze, avec son concept d’écosophie (développé notamment dans un livre parue en 1989, « Les trois écologies »). Avec l’écosophie, nous passons d’une vision... lire plus

Eloge du pissenlit

Si la voie agriculturelle, fondée sur une agriculture écologique, paysanne et citoyenne s’étend à travers d’innombrables initiatives aujourd’hui, elle est sans cesse contrebalancée et contrecarrée par la relance permanente des grands projets de modernisation agricole rêvant de biotechnologie, de tracteurs High Tech, d’économie d’échelle et de compétitivité. Ce conflit s’observe partout et ne cesse de nous bloquer, dans les médias qui célèbrent le producteur bio tout en vantant les derniers gadgets du salon de l’agriculture, comme dans nos activités les plus ordinaires. Construire une autre culture de l’agriculture implique de se réapproprier la connaissance du monde et la maîtrise de nos milieux de vie, de sortir des injonctions contradictoires qui sclérosent en permanence nos vies. Comment changer nos imaginaires pour rendre possible un changement de notre emprise matérielle sur le monde ? Vaste question, qu’un petit détour par nos jardins peut peut-être aider à éclairer. Existe-t-il une chose plus étrange et plus symptomatique de nos contradictions actuelles que ces pelouses de gazon bien vertes et bien taillées qui prolifèrent chaque printemps, d’où les pissenlits et autres herbes considérées comme mauvaises sont éliminées ? Techniquement, une pelouse désigne une surface d’herbes de faible hauteur, il en existe toutes sortes : elles peuvent être sèches dans les zones calcaires, dunaires près de la mer, d’altitude en montagne. Elles dépendent des climats, des types de sols, du pastoralisme et des activités agricoles, et elles accueillent une riche biodiversité. Mais depuis un siècle, ces pelouses reculent massivement sous l’effet de l’urbanisation, de l’agriculture intensive, du surpâturage ou, à l’inverse, des déprises agricoles. Il est en revanche un autre type de pelouse qui ne connaît pas... lire plus

La voie agri-culturelle

L’émergence d’une agriculture écologique, paysanne et citoyenne a eu lieu. Notre utopie n’est plus un rêve, elle s’est transformée pour devenir concrète, incarnée, diverse comme en témoignent ces multiples initiatives collectives locales qui, sur tous nos territoires, allient renouveau paysan et démarche citoyenne. Pour que ces initiatives deviennent significatives, sortent de leurs « niches » nous dit-on, nous sommes maintenant incités de toute part à changer d’échelle. Mais raisonner ainsi, c’est avouer son impuissance à comprendre le niveau rhizomatique de ces démarches. Les changements technique, organisationnel, agronomique, économique qui s’expérimentent à ce niveau-là ne seraient que vaines tentatives s’ils ne s’accompagnaient pas de la construction lente et progressive d’une autre culture de l’agriculture et de l’alimentation. Ce qui s’ouvre avec ces utopies concrètes, c’est la voie agri-culturelle. Alors il n’est plus question de changement d’échelle mais de ré-appropriation par tous les citoyens de la question alimentaire et agricole qui ne forme qu’une seule et même problématique. L’enjeu est celui de renforcer l’alliance vertueuse entre paysans et citoyens dans la conviction que l’on ne peut sortir du productivisme sans sortir du consumérisme. Précisément parce que la culture du productivisme est celle de la consommation (avec un principe de base « produire toujours plus pour consommer toujours plus »). Ainsi changer de mode de production ne suffit pas, c’est tout un imaginaire qu’il nous faut ré-inventer, ce sont des mots qu’il faut bannir (exploitation, consommateur, …) et d’autres qu’il faut se ré-approprier (paysan, coopération, progrès…), ce sont des murs à faire tomber pour sortir l’agriculture de son corporatisme et des ponts à reconstruire pour reconnecter celle-ci à l’alimentation et au territoire. La voie agri-culturelle appelle... lire plus

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