L’un des buts du RISOMES est de mettre en lien des alternatives à un système qui nous semble inique, malsain mais surtout temporaire. Ces alternatives s’efforcent de proposer des solutions face aux problèmes posés par le capitalisme. Le thème principal du RISOMES et de ce site est bien entendu l’agriculture, l’écologie et leur liens avec nos modes de vie. Cependant je pense que une exploration d’autres alternatives est parfaitement en adéquation avec la volonté de créer du lien entre celles-ci. C’est dans ce cadre que j’aimerais vous proposer des pistes de réflexions et de lectures sur le thème du numérique (attention avec l’anglicisme « digital » qui renvoie en français aux doigts) et de l’informatique.

Dans ce domaine, les solutions techniques du logiciel libre mais également sa philosophie sont depuis les débuts de l’informatique un contre-pouvoir à la domination des entreprises capitalistes (on parle beaucoup des GAFAM mais il faut également penser à IBM, Dell, Huawei, Tencent, etc). Le RISOMES est déjà, sous des impulsions diverses, au contact de certains de ces logiciels. On pourrait citer les services mis en place par Framasoft (https://degooglisons-internet.org/fr/) qui ont connu un intérêt assez important dans les milieux associatifs.
degooglisons l'internet-lien mort
Cependant le Logiciel Libre n’est pas seulement technique, il porte aussi une philosophie et des idées qui ont peuvent avoir une influence sur l’ensemble de la société. On pourrait citer par exemple les débats sur la propriété intellectuelle avec la création de nouvelles licences pour les œuvres/créations humaines (les licences les plus connues sont sans doute les Creative Commons mais il en existe bien d’autres…) mais également les modes d’organisation d’un groupe. Le code d’un logiciel libre étant écrit par plusieurs personnes (potentiellement simultanément d’ailleurs) comment valider une décision ? Comment décider de la direction que va prendre le logiciel ?

Je vous proposerais donc (plus ou moins) régulièrement des livres ou des articles qui parlent du logiciel libre, de l’informatique ou de sujets liés aux problématiques du numérique mais en privilégiant des écrits où la technique n’est pas l’objectif. J’ai parfaitement conscience que tout le monde n’a pas forcément le temps ni l’envie de devenir un spécialiste technique de ces questions. Cependant, l’argument « De toute façon, vous n’y connaissez rien. Laissez faire les spécialistes » est trop souvent utilisé pour éloigner les citoyens de sujets où ils devraient exercer un contrôle ou tout du moins remettre en question les décisions et pas seulement dans le domaine de l’informatique. On ne peut donc pas décemment aborder le sujet de l’informatique en clamant qu’on ne veut pas s’intéresser à la technique. Je souhaite que l’ensemble des citoyens puisse en comprendre le fonctionnement (pas complètement mais suffisamment) pour être capable d’en mesurer les enjeux et assurer un débat démocratique sur ces questions. Ce sera donc le but de ces lectures-réflexions.
l'internet des familles modestes
Commençons donc aujourd’hui par un livre de Dominique Pasquier intitulé « L’internet des familles modestes ».

« Dominique Pasquier est sociologue, directrice de recherche au CNRS. Ses travaux ont porté sur la culture, la production et la réception des médias, les usages des nouvelles technologies. Elle coordonne depuis 2015 le projet ANR POPLOG sur les appropriations d’internet en milieu populaire rural. »

(réf : http://ses.telecom-paristech.fr/fr/membres/dominique-pasquier/)

Ce livre présente le résultat d’une enquête qualitative sur des entretiens et des pages Facebook dans le but de déterminer les usages de l’Internet dans les milieux modestes et plutôt dans des zones périurbaines et rurales.

Les sujets de cette ont été les populations de milieux modestes comme le laisse suggérer le titre. L’auteure s’est concentrée sur les populations rurales et péri-urbaines plutôt peu qualifiées. Ce sont beaucoup d’employés et de travailleurs dans les services à la personne. Ce sont donc des milieux modestes, ni dans la « classe moyenne » ni des familles pauvres.

De mon point de vue, je m’imaginais les utilisateurs de l’Internet plutôt comme des personnes diplomées voire très diplomées, habitant en ville. En effet, ce sont des gens issus de ce milieu qui ont créé l’Internet et il l’ont, au départ, façonné pour leur besoins (rappelons que l’un des ancêtres de l’Internet, l’ARPAnet, servait entre autre à l’échange de document entre les chercheurs qu’ils soient dans des sites universitaires ou militaires aux États-Unis. Cf : https://fr.wikipedia.org/wiki/ARPANET). La catégorie de population étudiée par cette enquête est donc très éloignée de ces pionniers ; l’un des objectifs du livre a été de comprendre comment les familles modestes et les milieux populaires ruraux et relativement peu précaires se sont emparés de cet outil et comment celui-ci a changé leurs habitudes.

Un des premiers constats que l’on peut faire sur ce livre est qu’il ne nous renseigne pas sur la proportion de personnes de cette catégorie connectées. En effet, l’enquête étant qualitative, l’auteure a choisi un échantillon représentatif de personnes qui utilisent l’Internet. Le livre parle donc plus des usages que de la connexion effective à l’Internet.

L’une des conclusions du livre est d’abord que, pour les gens effectivement connectés, l’Internet a bouleversé des pratiques courantes mais également l’organisation de la société a différents niveaux ( entre pairs, au sein de la famille, dans les relations avec les supérieurs, avec les administrations).

Une observation de l’auteure porte sur la nature de la visite sur le réseaux. A l’exception des publications sur Facebook, les personnes ont une utilisation de l’Internet qui n’inclut que très peu la contribution. Les personnes vont chercher un savoir qui leur manque mais vont rarement proposer des contenus.

Les conclusions de l’enquête sont séparées en différentes parties.

  • La première de l’enquête est consacrée à l’apprentissage en ligne, dans le sens large. L’auteure y relate comment l’Internet a transformé les pratiques dans les métiers des personnes. Les personnes peuvent même grâce aux connexions offertes par le réseau transformer leurs passions en travail secondaire voire principal. Le rapport aux « experts », comme les médecins, est également bouleversé par la possibilité d’accès à un savoir qui était auparavant gardé par ces mêmes experts.
  • La deuxième partie est dédiée à l’achat en ligne. L’auteure y détaille les difficultés de l’achat sur l’Internet, entre les arnaques, le manque de confiance en des vendeurs très impersonnels. Cependant elle note avec quelle facilité l’achat en ligne s’est répandu. Elle note également que, dans ces familles aux revenus limités, la dématérialisation des services bancaires favorise globalement le suivi des comptes.
  • La troisième partie intitulée « crise du lien social » s’articule autour de l’analyse des publications sur les pages Facebook. S’y mélange des panneaux avec des citations et des conversations autour de statuts. Il en ressort différents thèmes de discussions, la définition du « nous » par le biais de références à la difficulté de la vie, une forme de rejet des élites mais également un rejet des classes inférieures à ces personnes. Les « assistés » sont abhorrés et l’on sent que la cause de cette haine est d’abord une peur tenace du déclassement social.
  • La quatrième partie contient une description des liens inter-genres sur les réseaux. L’auteure y analyse les récits des conquêtes amoureuses mais également les remises en causes de pratiques habituelles comme la division genrée des taches ménagères. Les personnes trouvent sur les réseaux des pairs qui partagent ou non leur vision de ces pratiques. Cela permet par exemple d’échanger avec d’autres et surtout en dehors de la sphère du couple ou de la famille.
  • Enfin, la dernière partie évoque la transformation des liens au sein de la famille. L’analyse des murs Facebook révèle une glorification du lien familial à travers de panneaux sur l’amour filial ou adelphique (https://fr.wiktionary.org/wiki/adelphité) mais également un moyen pratique de conserver un lien entre membre d’une même famille.

 

De l’aveu de l’auteur, une des questions qui a conduit son enquête est « Que se passe-t’il quand des outils conçus et utilisés au départ par des individus diplômés et favorisés arrivent dans des milieux sociaux qui ne le sont pas ? ». Cette question est généralisable à n’importe quel outil qui à été développé par les élites et qui est maintenant utilisés par une majorité de la population. Ce livre tente de répondre à cette question dans le cas de l’utilisation de l’Internet par les milieux populaires/modestes des régions rurales.

Laissez-moi savoir ce que vous pensez de cette initiative ou si vous voulez me proposer des livres ou des articles en lien ou non avec le sujet de cette fiche.

Je vous proposerai la prochaine fois le livre de Stéphane Bortzmeyer appelé Cyberstucture : l’Internet, un espace politique (https://cyberstructure.fr/).